Au souper de la Fabrique, alors que nous dégustions de succulents « mets maison », la réflexion du présent billet s'est imposée. Dans mon voisinage, nous avons dit « merci » à l'offre d'un service supplémentaire mais nous avons dit « s'il vous plaît » à la dame qui nous offrait un deuxième petit pain. Il était tellement bon! Notre saine curiosité aurait été satisfaite si nous avions su le nom de la cuisinière qui l'avait fait. L'alimentation commercialisée mène une compétition féroce aux cordons bleus qui l'emportent toujours et sont fières de dire : « C'est moi qui l'ai fait. »
Mon imagination s'est mise à trottiner et « j'ai boulanger » du pain dans ma tête avec les expressions populaires qui portent sur cet aliment qui nourrit l'humanité depuis la nuit des temps; des milliers d'années, des travaux et des jours pour en arriver au pain hot dog... Nous avons fait un pas de géant depuis le bon pain de ménage - encore le meilleur - que nos mères signaient d'une croix avant de le trancher. Couper le pain devenait une prière d'action de grâce pour « les vieux » conscients qu'il ne fallait pas en manquer. Aujourd'hui, on nous offre des variétés nationales : pain français, italien, belge; miche bretonne... des choix de farine, de céréales, et encore...
Aujourd'hui, faire son pain suscite la surprise et le partager, l'admiration. Les huches à pain et les pétrins s'ennuient dans les hangars ou sont devenus des objets de musée.
Autrefois, chaque village avait son boulanger, c'était fort commode, mais la mère de famille boulangeait son pain. Notre poète, Félix Leclerc, décrivait ainsi la grande maison familiale à trois étages : « ...Une maison bossue et cuite comme un pain de ménage chaude en dedans et propre comme la mie, »
J'ai le souvenir ému d'un arrangement floral placé dans un généreux pain de ménage qui portait cette appréciation : « À ma tante et marraine qui était bonne comme du bon pain. » Qui n'a pas entendu dire : « Tu manges ton pain blanc et tu ne le sais pas, tu comprendras quand tu mangeras ton pain brun. » Ce n'était pas une opinion de diététiste mais de parents soucieux de faire réfléchir un enfant trop exigeant...« Gagner son pain », « Être au pain et à l'eau », « Avoir du pain sur la planche », « Obtenir un objet pour une bouchée de pain », autant d'expressions qui se passent d'explications.
J'hésite à rappeler « Du pain et des jeux », mot de mépris de Juvénal qui dénonçait la futilité des préoccupations des Romains de l'Antiquité. Comme l'histoire se répète, se pourrait-il qu'un sage nous adresse le même reproche, à nous qui sommes dans l'abondance alors que les 2/3 de l'humanité crève de faim?
L'anthropologue, Serge Bouchard, a écrit : « Quiconque a un jour, ne serait-ce qu'un jour, authentiquement crevé de faim, développe pour toujours le culte de la miette de pain. »
Avons-nous le culte de la miette de pain?